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Biographie de Marie Lamboulet
 
Héroïne méconnue
 
par Claude Bouchot
 
 
Marie Lamboulet, une femme méconnue de ses contemporains, un nom ignoré par toutes les nomenclatures… et pourtant !
 
1888 : une année riche en événements
 

Pêle-mêle, citons-en seulement quelques-uns parmi les plus significatifs. Au cours de cette année 1888, Barcelone accueille l’Exposition Universelle, Guillaume II devient empereur d'Allemagne, l'Institut Pasteur est inauguré à Paris, Henri Becquerel soutient sa thèse de doctorat, Emile Berliner présente son projet de gramophone, George Eastman démocratise la photographie en présentant sur le marché le premier appareil de prise de vue (nommé Kodak) fonctionnant avec des films. On peut noter par ailleurs la création du premier périodique français consacré à la photographie qui prendra rapidement le nom de Photo-Ciné-Revue. Le 9 avril, (sainte) Thérèse entre au carmel de Lisieux. Le 14 juillet, le deuxième étage de la tour Eiffel (en construction) est atteint. Signalons enfin, en 1888, la naissance de Georges Bernanos, de Maurice Chevalier, d’Alphonse Juin, de Jean Monnet et de... Marie Lamboulet, une femme méconnue de ses contemporains, un nom ignoré par toutes les nomenclatures, et pourtant !

 
Baptême du feu
 
Marie Lamboulet vient au monde le 13 février 1888 dans le petit village d’Ansauville (M. et M.) où demeurent ses parents, Auguste Nicolas Lamboulet et Anne Victorine Collet. A sept (ou huit) mois, alors qu’elle est assise dans un petit fauteuil devant l’âtre, survient un drame qui la marquera à vie. Perdant subitement son équilibre de nourrisson, elle tombe sur les charbons ardents. Sa mère venait juste de s’absenter quelques minutes afin de rattacher les chèvres ramenées du pâturage par le chevrier. Alertée par des cris horribles, celle-ci bondit sur sa fille et, courageusement, la retire de la braise mais ne se remettra pas, hélas, de ce stress majeur puisqu’elle mourra de chagrin environ dix ans après. Quant à la petite Marie, il ne lui reste que deux doigts à la main gauche et tout son visage ainsi que le haut de la tête sont brûlés. Jamais durant sa longue vie, elle ne pourra cacher entièrement les marques affreuses de ses brûlures, la chirurgie esthétique n’existant pas encore, bien sûr, à cette époque.
 
Jeunesse laborieuse et triste
 

A la fin du 19e siècle, malgré l’essor des sciences, l’amélioration de la condition humaine est plutôt tardive à la campagne. Notamment les progrès remarquables de la médecine n’y rendent pas meilleur d’emblée l’environnement sanitaire et, durant longtemps encore, les maladies seront vécues comme une fatalité naturelle. Mais dès son enfance, Marie, essayant « d’oublier » son handicap, fait déjà preuve d’un exceptionnel courage pour dominer les nombreuses difficultés journalières. En 1897, elle a la joie d’avoir une petite sœur, Émilie.

Malheureusement, l’année suivante, nous savons que sa mère décède. C’est la sœur de son père, Stéphanie Lamboulet qui élève les deux enfants à Ansauville. Le père reste seul pour diriger sa famille et se lève chaque jour à 4 heures pour aller travailler dans les bois en qualité de bûcheron. A l’âge de 11 ans, Marie doit quitter l’école pour garder sa sœur. Elle ne peut donc pas passer le CEP comme le souhaitait l’instituteur.

Ensuite, elle effectue divers travaux chez des particuliers : vaisselle, lavage de sols, lessive dans le ruisseau d’Ansauville ou l’étang d’Hamonville (après avoir cassé la glace en hiver) et tout cela, rappelons-le, avec seulement deux doigts à la main gauche ! Cependant, vers 1908, en raison de ses maux fréquents d’estomac, elle se met à la couture non sans souffrir beaucoup, par ailleurs, de ses infirmités au visage. Elle à 20 ans !

 
Première guerre mondiale
 
Le 28 juillet 1914, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie et le 1er août, c’est au tour de l’Allemagne d’en faire autant à la Russie puis à la France, le 3 août. Le front ne se trouve pas loin d’Ansauville. Afin de s’en éloigner un peu, Marie se réfugie quelque temps à Boucq puis revient à Ansauville vers la fin de la guerre, cependant trop tôt car quelques jours après son retour, un obus explose tout près de sa maison. Elle échappe de justesse aux violentes projections dues à la déflagration mais gardera par contre toute sa vie des séquelles à une oreille.
 
Vie de labeur, de lutte et de souffrance
 

En 1916-17, notre héroïne effectue un premier voyage à Paris avec sa sœur qui compte y rencontrer son futur mari. Malheureusement, ce dernier n’ayant pas obtenu de permission des autorités militaires, ne peut profiter de la circonstance. Marie Lamboulet retourne à Paris après la guerre en 1920 – ce seront là ses deux plus grands voyages – mais encore une fois, la malchance endommage ce rare moment privilégié de sa vie puisque durant ce séjour d’un mois, elle doit traiter un phlegmon à sa main handicapée, infection contractée à son arrivée dans la capitale !

1921 apporte un peu de bonheur dans la vie affligeante de Marie car c’est l’année de son mariage. La cérémonie a lieu à Ansauville. Son mari, Ernest Poinçot, est de Royaumeix. Soulignons que celui-ci venait de connaître des moments cruels pendant la guerre puisque la grippe espagnole (1) avait emporté (le 30-9-1918) sa fille Virginie âgée de 7 ans, en même temps que sa première femme, Georgette Collin (2). En fait, il avait tout perdu, même ses chevaux ! C’est pourquoi après la guerre, il dut abandonner le métier de cultivateur et « rentrer au Thiaucourt » (3). Aussitôt son mariage, Marie déménage donc à Royaumeix et se consacre presque entièrement à la couture. Elle deviendra bientôt confectionneuse spécialisée dans les pantalons et les chemises d’homme. Régulièrement, elle va choisir et acheter son tissu à Nancy. Heureusement, pour elle, le train est gratuit et pour cause. De surcroît, le petit train en question s’arrête à Royaumeix qui a la chance d’avoir une gare. Ernest, quant à lui, s’y rend tous les jours le matin (lever à 5 heures) pour conduire sa draisine.

Quelques anecdotes

« Nécessité est mère d’inventions » : un jour, pendant les vacances de Pâques, Ernest passe la charrue dans sa vigne bien qu’il ait perdu, nous l’avons dit, ses chevaux à la guerre mais à leur place, trois citadins en vacances, le dos courbé sous l’effort, tirent vaillamment l’outil ancestral ! Un peu plus tard, les vendanges se dérouleront dans une ambiance de fête, le raisin sera foulé à l’arrière de la maison des « Poinçot », et le vin ensuite stocké dans la plus belle cave voûtée de Royaumeix sous la cuisine familiale.

« Jeunesse n’a pas de sagesse » : Marie est très anxieuse de nature et ne manque pas d’être stressée lorsque ses petits enfants montent dans « une » avion. Or, au début des années 80, Jacques, l'un d'entre eux, bat des records en matière de locomotion aérienne et Marie doit redoubler d’efforts dans ses prières non sans s’exclamer toutefois à chacun de ses vols : « Il est fou, le Jacques ! »

« Des quetsches synonymes d'hospitalité » : Dès la rentrée scolaire, le mercredi soir, Marie invite à tour de rôle un de ses petits enfants pour la veillée. Nous sommes au mois d’octobre 1955 (datation du souvenir incertaine), la vieille cuisinière à bois au milieu de la grande cuisine rayonne une chaleur agréable. Dans le four, sur un plateau ajouré spécial, des quetsches se transforment lentement en pruneaux. D’un côté de la table de cuisine, Nicole Chénot, une amie intime de la famille fait des finitions de couture à la main, de l’autre côté, Marie tricote, bien sûr. Quant à l’aîné de ses petits enfants dont c'est le tour d'être invité aujourd'hui, l’oreille collée au haut-parleur du vieux poste de radio à lampes, il écoute sur Radio Luxembourg son émission préférée du moment, le jeu Quitte ou double animé par le célèbre Zappy Max !

En dehors de sa vie professionnelle, Ernest fait de l’élevage (un cochon, deux chèvres, des lapins et des poules), exploite un jardin, des champs de betteraves, des prés et deux lopins de vigne. Marie aide habituellement son mari dans les différents travaux des champs. Et pour les lessives, comme tout le monde, elle va chercher l’eau aux fontaines du village notamment lorsque la citerne familiale est vide (l’eau courante arrivera seulement vers 1930 dans sa maison ce qui facilitera considérablement la vie journalière).

Le 14 février 1922, naissance de Renée, leur fille unique. Cette dernière passe le CEP à 12 ans et le premier ordre, l’année d’après tout en commençant à apprendre la couture, un enseignement dispensé, bien sûr, par sa mère. Ensuite, elle fait l’apprentissage de ce métier durant 2 ans et demi à Ménil-la-Tour. Après quoi, Renée travaille à son compte dans l’atelier de couture de sa mère. Vers 1938, Ernest prend sa retraite prématurément pour raison de santé. Il décède le 3-3-1949. Dès cette date, Marie prend en charge la maison et l’exploitation agricole sans réduire aucune activité. Mais en définitive, elle doit restreindre son travail en raison d’un angor chronique (qui, on le sait, n’engagera pas son pronostic vital).

De 1939 à 1945, la vie à Royaumeix semble encore relativement « facile » même en temps de guerre. Il n’y a pas de troupes dans le village. Mais les contraintes ne manquent pas cependant. Comme durant la première guerre mondiale, l’approvisionnement domestique et les déplacements deviennent des problèmes quotidiens. Les tickets de rationnement concernent la plupart des denrées alimentaires. Pour les éleveurs, la déclaration du nombre de poules, de cochons et autres bêtes est obligatoire ainsi que la vente au prix fixé d’une partie des productions animales. Enfin, la peur de devoir quitter sa maison d’un instant à l’autre est permanente. Finalement, ce sont les citadins qui semblent pâtir le plus de la guerre. Ceux-ci, pour survivre, viennent acheter, à vélo, des provisions dans les villages non sans se soumettre sur les routes aux multiples contrôles opérés par les Allemands et les maquisards.

Après la guerre, Marie continue le petit élevage (poules et lapins) aidé par son gendre qui récolte le fourrage sec en été. En outre, elle s’occupe toujours vaillamment de son jardin et de sa vigne. Je me souviens encore lorsque, petit enfant, je l’observais conduire sa brouette chargée d’outils ou bien couper à la faucille l’herbe nécessaire à ses lapins. En dehors de sa vie professionnelle consacrée à la couture – métier qu’elle exercera jusqu’à la fin des années 50 – on ne peut omettre de parler ici d’une autre de ses occupations secondaires qui, pour ceux qui l'on connue, restera son « art », son principal mode d’expression. Je veux parler évidemment du tricot (et du crochet).

Toute sa vie mais surtout durant sa « retraite », défiant l’infirmité de sa main gauche en témoignant d’une étonnante dextérité, elle s’applique à cette activité, par nécessité, pour se divertir ou tout simplement pour faire plaisir aux siens et à ses amis. A qui n’a-t-elle pas tricoter un pull-over et appris les premières mailles ? Marie connaît tous les points, le point mousse, le jersey, les côtes, les points piqués, le point de blé, les points de chevrons et combien d’autres encore ! Dès 1950, tous les jours, elle va chez sa fille pour déjeuner et y passer l’après-midi à... tricoter.

Cela dit, de 1958 à 1962, Marie est souvent gênée par de graves problèmes de santé qu’elle domine toujours avec courage. Ainsi, un matin, les volets de sa maison restent anormalement fermés. La voisine, sentant le danger, intervient immédiatement mais la découvre gisant au sol dans une mare de sang. Venant de faire une grosse hémorragie, elle n’avait pas eu la force d’appeler de l’aide. Sans le secours matinal de cette voisine, elle n’aurait pas survécu. Et c’est ainsi, qu’une nouvelle fois, elle échappe à l’adversité. Puis, une phlébite profonde la fixe au lit durant plusieurs semaines. A cette époque, le traitement de ce genre d’urgence médicale n’est pas encore conduit en milieu hospitalier.

Finalement, ces épisodes dramatiques l’obligent à quitter définitivement sa maison pour venir s’installer chez ses enfants. Peu à peu et surtout grâce aux soins que sa fille lui prodigue, son état de santé s’améliore. Bientôt, elle peut apporter à nouveau sa contribution aux différentes tâches domestiques (conserves, épluchage des légumes) et continuer à... tricoter. En 1981, ses forces, hélas, diminuent progressivement. Elle devient dépendante et le restera environ un an. Rassasiée d’années, elle décède le 28-9-82 à l’âge de 94 ans et demi. Marie Lamboulet, une sainte, vous dis-je !


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1. La pandémie de grippe espagnole de 1918 à été la plus désastreuse. On estime que près du quart de la population mondiale aurait été touché et qu’il y aurait eu environ 40 millions de morts alors que la guerre venait d’en provoquer comparativement 8 millions. Ce fut, d’après J. I. Waring « le plus grand holocauste médical de l’histoire »
2. Attention, ne pas confondre avec Anne Victorine Collet (mère de Marie) et Félicie Scolastique Collot, mère d’Ernest Poinçot !
3. Les habitants du village appellent ainsi le petit train qui circule à cette époque (de 1910 à 1939) sur la ligne Toul-Thiaucourt passant à Royaumeix. Ernest Poinçot est notamment responsable de la maintenance des téléphones dans les différentes gares de la ligne et c’est lui aussi qui conduit la draisine.

 
 
© Claude Bouchot