Royaumeix dans les années 50
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La vie champêtre
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En plein champ
 

Rares sont les lieux-dits du territoire de Royaumeix que je n’ai pas arpentés. Leur nom barbare prononcé non sans accent du terroir résonne encore à mes oreilles : Haut de Fossé, Habas fontenelle, Varin la chair, Rouvy, Fond de brance, Ouillons, Chaufour, Rigny terre, Haut du ras, Grande charrière, Ménelot, Pagère, Breuil... Sans aller jusqu’à regretter comme René Dumont (1), la bonne odeur du fumier d’autrefois, sincèrement, je suis fier de mes racines agricoles. D’ailleurs en société, il est de bon ton actuellement de souligner ses origines paysannes !

C’est chez mon cousin que j’ai reçu, durant les « grandes vacances », mes rudiments d’agriculture. Notons au passage que les vacances scolaires à la campagne étaient loin d'être perçues comme une période de repos dans un lieu de villégiature. Pour moi, celles-ci signifiaient juste un changement d'activité (2) ! Dans les années 50, le travail des enfants ruraux était la règle (3) plutôt que l'exception et la plupart des jeunes acceptaient avec résignation une société de devoirs... dans l’espoir de jours meilleurs. L’exact contraire de ce que l’on observe aujourd’hui où – l'actualité inquiétante favorisant le pressentiment de jours sombres dans l'avenir de l'humanité – les jeunes générations veulent profiter au maximum du présent en revendiquant d’abord une société de droits ! « Les droits de l'homme sont devenus sources d'une multitude de revendications adressées par les citoyens à la puissance publique, mise en demeure de les satisfaire [s'alarme le philosophe et mathématicien Olivier Rey]. Au point où nous en sommes, la seule limite à laquelle se heurte l'inflation des droits tient aux conflits que leur multiplication entraîne (4). » Mais fermons la parenthèse et revenons à la société de devoirs des années 50.

Ainsi, au village, mon cousin était pionnier en matière de coopération. Il savait entretenir des formes d’association entre partenaires professionnels et maintenait également des liens étroits avec quelques familles exerçant accessoirement une activité agricole. Bref, il s’efforçait de développer un « partenariat » efficace duquel résultaient des échanges profitables à tous et une meilleure complémentarité et communication entre les habitants de la localité. Par exemple, la mise en place d’opérations communes exigeant un partage des tâches comme la fenaison ou la moisson ne posait guère de problèmes de main-d’œuvre !

Justement, j’ai fait mes premières armes au moment de la fenaison. La scène se passait au milieu d’une prairie naturelle en lisière de bois. J’avais sept ans. Il n’y avait pas encore de bruit de moteur à la campagne. Deux chevaux de trait, de robe alezane, tiraient lentement le lourd chariot à fourrage. Ma tâche consistait tout simplement, à l’aide d’une branche de noisetier, à chasser les mouches, moustiques, taons et autres insectes piqueurs qui s’acharnaient sur les bêtes ! Avant d’être chargé à bout de fourche sur le chariot de bois, précisons que le foin avait d’abord été retourné, rassemblé en andains puis mis en tas par une troupe de six à huit faneurs, tous armés d’un râteau en bois individuel de fabrication locale. A Royaumeix, avant la guerre, il y avait effectivement de nombreux artisans spécialisés dans la fabrication de râteaux en bois et de manches de faux.

Mon cousin me confiait souvent le volant de son tracteur, un Labourier LD 30 (deux cylindres)
Je me suis toujours émerveillé devant cette machine !

J’arrêtai la chasse aux moustiques en 1953 avec l’abandon de la force animale et l’arrivée d’un tracteur chez mon cousin. Bien qu’en Lorraine, la mécanisation agricole n’ait pas débuté par le tracteur, il en est devenu le symbole dans les années 50. Cependant, dans le village, tous les cultivateurs (ils deviendront par la suite, agriculteurs, exploitants agricoles, agrimanagers !) n’abandonnèrent pas tout de suite leurs bœufs ou chevaux au profit du tracteur qui était un investissement important. Certains continuèrent donc à utiliser les animaux de trait pour tirer leur charrue, faucheuse ou moissonneuse-lieuse tandis que quelques autres faisaient encore la moisson à la javeleuse, outil certes plus perfectionné que la faux et la faucille. La javeleuse était une faux munie d’un râteau en bois. Elle permettait de déposer régulièrement les javelles (bottes non liées) au sol qu’il suffisait de lier pour en faire des gerbes.

En 1955, la révolution agricole se poursuivant, mon cousin accrochait pour la première fois derrière son tracteur un râteau-faneur (Soleil), outil qui allait simplifier profondément la fenaison puisque l’équipe de faneurs se réduisait du même coup à trois personnes : un conducteur de tracteur (mon cousin me confiait souvent cette fonction) et deux personnes pour charger et ranger le foin sur la remorque.

Le processus de mécanisation fut beaucoup plus lent pour la moisson. Ainsi, durant les années 50, moissonnage et battage restèrent encore deux opérations bien séparées dans le temps. Certes, la moissonneuse-lieuse représentait déjà un progrès considérable par rapport à la javeleuse. Je me suis toujours émerveillé devant cette machine. Après avoir été inclinées par les rabatteurs, sectionnées par une scie, les tiges de céréales étaient couchées sur un tablier roulant transversal qui les amenait au pied de l’élévateur ; celui-ci les montait et les déversait ensuite sur une table de liage où elles étaient finalement tassées et liées en gerbes. Le lieur mécanique des moissonneuses-lieuses était un outil vraiment extraordinaire qui savait doser le volume de la botte de céréales, l’entourer d’un lien grâce à une aiguille, faire un nœud solide, couper la ficelle avant qu’un verrou ne s’efface pour laisser passer la gerbe qui était alors expulsée par trois éjecteurs.

Néanmoins, le traitement avant battage des céréales ainsi coupées et liées, ne fait pas partie de mes meilleurs souvenirs de vacances. Effectivement, il ne fallait pas être douillet pour marcher en culottes courtes dans les chaumes et encore moins pour saisir les gerbes de blé hérissées de chardons. A cette époque, les herbicides n’étant pas encore employés, coquelicots et bleuets se mélangeaient aussi librement aux céréales. En contrepartie, ces plantes messicoles (comme les nomment les botanistes parce qu’associées aux moissons) offraient une belle illustration de la diversité végétale et réjouissaient les amateurs de bouquets de fleurs des champs.

Cela dit, bien que certaines de ces dernières donnassent du piquant au travail des moissonneurs, les bottes de céréales étaient rassemblées coûte que coûte puis dressées en faisceaux afin qu’elles pussent sécher avant leur engrangement. En cas de pluie malencontreuse, il fallait hélas disperser les faisceaux dès le retour du soleil. Mon cousin n’était vraiment rassuré que lorsque toute sa moisson était rentrée et méticuleusement empilée dans le fond de sa grange. Ensuite, généralement il ne tardait pas à organiser le battage.

 
Eté 1957 : une moissonneuse-lieuse en action sur le territoire de Royaumeix !
 
Toujours en 1957 lors de la moisson, « au saté », lieu-dit de la commune de Royaumeix. Après avoir séché en faisceaux, les gerbes de blé étaient chargées à bout de fourches sur deux remorques tirées par un Labourier LD 30. Un grand merci au peintre royaumeixois Michel Chénot qui s'est appliqué à reproduire dans le détail cette scène de la vie champêtre.
 
Milieu de la décennie 60 : la mécanisation de l'agriculture a progressé. Sur cette photo, on peut reconnaître Simon Bouchot assistant Michel Chénot aux commandes de sa moiss'bat (Photo Michel Bouchot).
 
 
La « fenaison » et la moisson à Royaumeix au début du nouveau millénaire ! (Photos Jacques Poinçot)
 
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1. René Dumont a enseigné l'agronomie à l'Institut National Agronomique de Paris de 1933 à 1974.
2. Néanmoins, c’est mon cousin – André Chénot (1927-2019) – qui m’a fait découvrir la filière agricole. L’apprentissage sur le terrain qu’il m’a ainsi offert durant les vacances scolaires est certainement un peu à l’origine de ma trajectoire professionnelle et je ne peux que lui en être reconnaissant.
3. De surcroit, on l'oublie facilement aujourd'hui, ces écoliers – de tous les villages de Lorraine et d’ailleurs – travaillant en dessous de l’âge minimum applicable, s’exposaient généralement à de nombreux dangers, par exemple lorsqu’ils étaient chargés de s’occuper des bêtes (vaches, porcs, chevaux…) ou lorsqu’ils travaillaient dans les champs pour la fenaison et la moisson (transport de lourdes charges, risque de chute d’un chariot de foin, nécessité de mise en œuvre d’outils et de machines inadaptés à leur taille…). Bref, la sécurité inhérente aux travaux demandés aux enfants n'était pas la préoccupation première des adultes (parents et employeurs) qui ne ressentaient pas vraiment le besoin d'identifier les formes dangereuses de travail auxquelles les enfants étaient confrontés. Pourtant, la plupart de ces écoliers en vacances voulaient certainement faire de leur mieux, mais ils n’avaient pas suffisamment de formation et d’expérience pour prévoir et affronter les dangers éventuels liés à l’environnement agricole.
4. Olivier Rey, « Le discours sur les droits de l'homme est devenu fou », Entretien accordé au FigaroVox, 5 août 2016, [En ligne] http://www.lefigaro.fr/vox/, (consulté en août 2016).
 
© Claude Bouchot